Capitalisme

Définition

Définition marxiste

Frédéric Lordon a proposé la définition suivante : le capitalisme est la conjonction de trois rapports sociaux fondamentaux : le rapport monétaire-marchand, le rapport de propriété, le rapport salarial - lui-même défini comme un rapport de double séparation : séparation des travailleurs d'avec les moyens de production et d'avec les produits de la production (La crise de trop, éditions Fayard, 2009, deuxième partie : défaire le capitalisme anti-salarial, page 156 sur 304). Il en a proposé au moins une autre : Le capital est un rapport social. Il consiste essentiellement en 3 choses : première chose, la séparation des travailleurs d'avec les moyens de la production, ça c'est la propriété ; deuxième chose, la séparation des travailleurs d'avec le produit de la production ; et enfin troisième chose, et peut-être surtout, la vocation lucrative de la propriété (comme dirait Bernard Friot), c'est-à-dire l'usage des moyens de production et de la force de travail en vue de l'accumulation profitable, c'est-à-dire en vue de la mise en valeur indéfinie (débat oral avec Thomas Piketty, organisé en début 2020 par l'Humanité).

Pour un début d'"explicitation" des rapports sociaux ou des conséquences de ceux fondamentaux, on peut proposer une version légèrement modifiée de la définition brève que propose WikiRouge.net (dont le contenu est sous la licence Creative Commons 0 version 1.0 donc volontairement mis dans le domaine public) : Le capitalisme est un mode de production, un système économique et social concret. Il est caractérisé par la séparation entre détenteurs de capital (et donc des moyens de production) et ceux qui leur vendent leur force de travail. C'est sur cette séparation que repose la division entre classe bourgeoise et classe prolétarienne. Le capitalisme se caractérise aussi par le marché (dans sa forme pseudo-libérale), sur lequel règne la concurrence entre capitalistes pour le profit, et la concurrence entre travailleurs pour survivre (le salariat). L'économie capitaliste peut cohabiter avec tout type de régimes politiques (monarchies, républiques, fascismes, etc.). Cependant, le développement du capitalisme dans un pays donné (niveau d'industrialisation, croissance ou crise, rang dans le système impérialiste) a une influence forte sur la composition sociale et sur la politique. Historiquement, le capitalisme a eu tendance à développer dans les pays industrialisés des formes de démocratie représentative (essentiellement, si ce n'est exclusivement, hors de la production), qui assurent par plusieurs mécanismes sociaux et politiques que le pouvoir reste aux mains de la bourgeoisie. Cependant les luttes de classes qui traversent la société conduisent régulièrement à délégitimer ces institutions, ce qui peut conduire à des évolutions autoritaires pour tenter de faire survivre le système. Dans les pays dominés par l'impérialisme, moins industrialisés, souvent le capitalisme se développe en se combinant aux anciennes formes de pouvoir.

On peut aussi avoir une approche marxiste qui ne se concentre pas sur les rapports sociaux directs et la lutte des classes. En effet, un angle marxiste peut amener à se pencher sur les catégories mêmes du capitalisme, en tant que formes sociales : le travail en lui-même, la valeur, la marchandise, l'argent. Dans cette approche, la manière marxiste classique peut être jugée insuffisamment radicale, en s'attachant trop à ce qui serait phénoménal, au détriment de ce qui serait l'essence. Cette critique est portée par entre autres les groupes Krisis et Exit! en Allemagne, mais aussi Crise & Critique (à l'origine de la revue "Jaggernaut") en France, ainsi que Moishe Postone, Robert Kurz et Anselm Jappe.

Définition libéraliste naïve

On peut supposer que les travailleurs et travailleuses s'associent librement, de leur plein gré, à des employeurs et employeuses. Dans cette matrice, il y a contractualisme libre, voire égalité. Or il faut bien survivre et pour cela il faut en avoir les moyens, or ce n'est pas possible sans moyen de production et ce qui est éventuellement attribué par la collectivité peut ne pas être suffisant. On peut certes envisager un revenu universel suffisant, cependant il ne permettra pas de penser le capitalisme en tant que tel, mais seulement certaines de ses formes possibles (c'est-à-dire un sous-ensemble). Il serait donc naïf de considérer qu'il y a nécessairement libre association, et encore plus égalité, dans le capitalisme.

Même avec un revenu universel suffisant, cela n'empêche pas une accumulation par une minorité. Cette accumulation possible pourrait être proscrite, mais alors il faudra collectiviser les moyens de production (par exemple via des coopératives ou l'État) ou passer à une économie primitive (c'est-à-dire sans moyen lourd de production). Dans le cas contraire, un différentiel significatif d'accumulation créera de facto une inégalité politique et certaines personnes auront donc plus de pouvoir que d'autres sans le moindre mandat, à moins de considérer qu'un supposé mérite soit une sorte de mandat naturel, donc dans les faits ce ne sera pas un être politique correspondant à une voix égale et la communauté politique ne sera pas authentiquement démocratique. On voit ainsi que libérer les individus de contraintes ou de cadre "en dur" n'empêche nullement que d'autres se créent et/ou puissent se développer, et que l'apparence du libéralisme peut engendrer des distorsions et contribuer à les nier, voire à les légitimer en occultant ou ne voulant pas apercevoir des distorsions préalables (et on pourrait là se tourner vers Pierre Bourdieu). Henri Lacordaire ne rappelait-il pas qu'entre le fort et le faible, le riche et le pauvre, le maitre et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ? (cité dans La malfaçon: monnaie européenne et souveraineté démocratique, Frédéric Lordon, 2014 chez Les Liens qui Libèrent, 2015 chez Babel, Le balai comme la moindre des choses, Le contresens du « socialisme de l'offre », Impasse de la « flexibilité », page 272 sur 287 de 2015).